Patients-primitifs vs. dentistes-civilisateurs : faut-il repenser la communication dentaire?

Les patients seraient des primitifs et les dentistes des civilisateurs : quand la communication dentaire nous fait grincer des dents.

Le 11 décembre 2025

La Dent Bleue déplore certaines dérives de la communication en santé bucco-dentaire, dépeignant les usagers comme des Cro-Magnons face à des chirurgiens-dentistes revêtant plutôt le costume de héros civilisateurs.

 

Montage en vis-à-vis des vidéos publiées par l'Assurance Maladie et les CDFs

 

Il est des vidéos que l’on regarde d’un œil distrait, jusqu’au moment où l’on se surprend à ressentir un malaise. C’est ce qui se produit lorsque l’on visionne successivement deux campagnes diffusées récemment : l’une par l’Assurance maladie dans le cadre de « MT’dents », une campagne publique consacrée à la prévention bucco-dentaire, l’autre par Les Chirurgiens-Dentistes de France, destinée aux professionnels. Deux vidéos animées, légères, pédagogiques.
Et pourtant, une fois mises en miroir, elles révèlent une vision de la relation patient·e–praticien qui laisse perplexe.

D’un côté, la patientèle est représentée comme une horde de personnes « des cavernes », vivant dans une forme d’état de nature caricatural. De l’autre, les professionnel·les de santé incarné·es comme des figures de maîtrise, de raison, de progrès et de civilisation. Une opposition binaire qui, loin d’informer, rejoue en toile de fond des schémas paternalistes tenaces.

Nous ne prêtons aucune intention cachée ni n’attribuons la moindre stratégie cynique à ces vidéos. Elles sont, pour nous, l’occasion de formuler quelques observations que nous pensons d’intérêt général et au service de la santé publique.

Les chirurgiens-dentistes ne sont pas des adversaires, mais des partenaires précieux et indispensables. Les CDFs sont nos ami·e.s.

L’Assurance Maladie n’est pas une entité abstraite dépourvue d’empathie, mais un organisme public entièrement voué à la protection des populations.

Quand la prévention glisse vers la stigmatisation

L’intention initiale de ces campagnes ne fait aucun doute : sensibiliser à la prévention dans le cas de l'Assurance Maladie, promouvoir le (beau) métier de chirugien-dentiste dans le cas des CDFs. Pourtant, la publication des deux vidéos à quelques temps d'intervalle produit l’effet inverse.

En représentant les chirurgiens-dentistes comme des sauveurs et les patients comme des « primitifs » égarés, potentiellement dangereux pour eux-mêmes, qu’il faudrait guider, la communication dessert son objectif et brouille le message de santé publique.

Car la caricature ne touche pas seulement au registre humoristique. Elle renvoie à un imaginaire profondément hiérarchique : un imaginaire où se rejoue l’idée de supériorité d’un groupe sur un autre, même sous couvert d’humour ou de pédagogie.

Or une société démocratique, et plus encore une démocratie sanitaire, ne peut se permettre ce type de représentation. Les patient·es ne sont pas des êtres passifs à rééduquer, ou à impressionner par la promesse de sourires hollywoodiens, mais des sujets dotés d’expérience, de vulnérabilités et de compétences. Les réduire à des figures archaïques entretient la défiance là où il faudrait construire une alliance.

Les symboles comptent.
Les images comptent.
Elles façonnent la perception sociale de la santé, de la maladie, et du rapport à l’autorité médicale.

Cette mise en scène en miroir, fût-elle involontaire ou présentée à dessein (comme nous l'avons fait ici), instille l’idée que l’usager ou l’usagère doit se conformer à une norme définie sans lui ou elle, qu’il ou elle doit être corrigé·e, domestiqué·e, amélioré·e. Une telle logique est incompatible avec les valeurs contemporaines de la relation de soin : respect, écoute, partage de décision, empowerment.

Comprendre plutôt que caricaturer

La réalité est plus complexe que ce qui est montré.

Si certain·es patient·es renoncent aux soins, repoussent leurs rendez-vous ou adoptent des comportements jugés à risque, ce n’est pas par « primitivisme », c’est parce que :

• le coût des soins reste un obstacle majeur dans notre pays ;
• il existe des inégalités persistantes d’accès aux soins, notamment chez les plus jeunes et les publics vulnérables ;
• nombre de patient·es sont noyé·es sous l’opacité des devis, des actes, des options thérapeutiques ;
• la relation de confiance se construit, elle ne s’impose pas.

Caricaturer ces réalités revient à effacer les responsabilités systémiques et à faire porter à la personne soignée toute la charge de ses difficultés. C’est une manière commode, mais pernicieuse, de détourner le regard.

Communiquer autrement : une nécessité

Nous appelons à une révision profonde de la communication institutionnelle en santé bucco-dentaire. La vidéo de promotion de la campagne MT'Dents plaide en ce sens.

Une communication qui reconnaisse les patient·es comme des partenaires, non comme des enfants turbulents.
Qui prenne en compte les fractures sociales, culturelles et économiques qui traversent l’accès aux soins.
Qui soit co-construite avec les associations d’usagers, car elles sont au plus près des réalités vécues.

La prévention est indispensable. Elle est un pilier de la santé publique.
Mais elle ne peut reposer sur une mise en scène dégradante des personnes à qui elle s’adresse.

Pour une communication qui soigne, elle aussi

Les dentistes ne sont pas des civilisateurs à la pointe de l'humanité depuis l'aube des Temps. Les patient·es ne sont pas des primitifs tout droit sorti·es des Croods.
Nous sommes toutes, tous acteur·rices de notre santé, chacun·e avec nos savoirs, nos contraintes, nos peurs, nos expériences.

La prévention ne peut être efficace que si elle respecte la dignité de toustes celles et ceux qu’elle vise.

À l’heure où la confiance dans le système de santé est fragilisée, il est urgent de sortir des représentations simplistes et condescendantes.
Il est temps de faire de la communication en santé un espace d’intelligence collective, de respect et d’émancipation.

Solidairement,

La Dent Bleue, première association française créée par et pour la patientèle du dentaire | contact@ladentbleue.org

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