La souffrance des Sans-Dents

Scandale DENTEXIA, 5 ans après : dans les oubliettes de la justice ?

Nous fêtons ce mois-ci le triste anniversaire des 5 ans de la liquidation des centres dentaires « low-cost » Dentexia, qui ont escroqué et mutilé des milliers de patients entre 2012 et 2016. Alors que plus de 1000 plaintes ont été déposées auprès du Tribunal de Grande Instance de Paris, les victimes s’inquiètent de la lenteur de la justice. Elles ne désespèrent toutefois pas de voir aboutir l’instruction judiciaire, condition sine qua non pour être réhabilitées dans leur dignité et tourner la page.

En 2016, nous fondions en France le « Collectif contre Dentexia », un groupe de patients ayant vu le jour suite à la liquidation de la chaîne de centres dentaires à bas coût Dentexia, et qui a fédéré plus de 3000 victimes. Nos objectifs : nous battre pour que les patients ruinés et délaissés puissent être soignés grâce à une aide exceptionnelle du Ministère de la Santé et poursuivre en justice les responsables de cette chaîne associative de centres dentaires (au premier chef desquels son Président, Pascal Steichen). Où en sommes-nous aujourd’hui ?

Près de 1000 demandes d’assistance ont été soumises par les victimes de Dentexia au Fonds National d’Action Sanitaire et Sociale (FNASS) de l’assurance-maladie, sur décision du Ministère de la Santé (alors dirigé par Marisol Touraine, après que sa prédécesseur Roselyne Bachelot avait autorisé la création des centres dentaires associatifs type loi 1901). Bien que les autorités n’aient pas été en mesure de nous communiquer un bilan chiffré, nous estimons qu’une moitié environ seulement des dossiers aurait reçu une réponse favorable ou adaptée. Les victimes qui ont pu recourir à ce dispositif n’ont pas touché d’indemnisation, mais ont été (le plus souvent partiellement) remboursées des dépenses de soins engendrées par leur passage par la case Dentexia. Même si des cas ponctuels d’ostracisation à l’encontre de l’ancienne « clientèle » du low-cost sont à déplorer, de nombreux dentistes ont accepté de reprendre des victimes de Dentexia, et nous tenons à les en remercier.

Cependant, la réalité cachée derrière ce bilan en demi-teinte demeure extrêmement préoccupante ; les situations individuelles étant contrastées. Cinq ans après le scandale, notre Collectif continue ainsi de recevoir régulièrement des messages d’ex-patients Dentexia souffrant de problèmes non-solutionnés, ou déclarés après la date limite des dépôts de demande d’aide (2017). Il ne faut pas que ces cas en suspens soient invisibilisés. Ces victimes sont au désespoir, désabusées, perdues, déprimées ou en colère, et nous ne savons pas quoi leur répondre. Si certaines d’entre elles ont dû se résoudre à repayer intégralement des soins qu’elles avaient déjà payés à Dentexia, d’autres n’avaient pas les moyens de le faire et ont dû faire une croix sur leurs soins, faute de liquidités. De nouveaux problèmes dentaires apparaissent, couplés à d’autres problèmes de santé (notamment au plan psychologique), entraînant des coûts supplémentaires pour cette patientèle déjà abimée, et pour la collectivité en général. Nous vivons avec ce sentiment partagé d’avoir une épée de Damoclès au-dessus des dents, attendant le jour incertain où nos implants lâcheront, où nos prothèses se briseront, où il faudra accepter de devoir se rassoir au fauteuil pour poursuivre ou reprendre des soins douloureux. D’autres victimes continuent, à l’heure qu’il est, de rembourser des crédits pour des soins jamais reçus, et d’autres encore qui pensaient récupérer leurs deniers versés à Dentexia ont déchanté : les créances déclarées auprès du mandataire-liquidateur ont à notre connaissance été annulées, le passif abyssal de l’association (plus de 20 millions d’euros !) ne permettant pas d’apurer les dettes. Quelques victimes ont pu faire jouer l’assurance de Dentexia, pour une compensation symbolique, puisque le contrat de garantie souscrit par la chaîne de centres dentaires excluait quasiment l’intégralité des sinistres…dont peuvent faire l’objet les patients du dentaire.

L’onde de choc de ce désastre sanitaire, qui est aussi financier, bancaire, assurantiel, législatif et juridique, est donc tenace ! Et nous craignons, désormais, que ce désastre devienne également judiciaire.

Nous avons bien compris que nos chances d’être un jour dédommagés sont minces, voire nulles, d’une part parce qu’il n’y a plus rien à glaner du côté des caisses de feu Dentexia, et d’autre part parce que les barèmes appliqués suite aux expertises médicales déclassent systématiquement le préjudice des victimes de la dentisterie, oblitérant toute possibilité d’indemnisation. Ce n’est donc pas le point central de notre démarche et, en réalité, ça ne l’a jamais été. La justice française doit faire son travail car, pour une majorité de victimes, il est difficile, voire impossible, de traiter les blessures, qui ne sont pas seulement physiques, mais surtout d’ordre psychologique. Avant que d’avoir été escroqués, maltraités, mutilés et abandonnés à notre sort, nous avons été pris pour des porte-monnaie sur pieds, dans la bouche desquels il fallait déposer des implants et des prothèses, à la va-vite, pour satisfaire des objectifs de rentabilité. Par-là, nous voulons signifier que nous avons été dégradés en objets, réifiés au lieu d’être considérés comme des sujets de soins. En conséquence, nous exigeons que justice soit rendue. Tout procès pénal vise à prendre en compte le préjudice subi par la victime, mais sert aussi à faire en sorte que son statut soit reconnu. Cette reconnaissance est la condition sine qua non pour que la victime soit restaurée dans sa dignité et puisse, enfin, sortir de sa situation de victime.

Pour cette raison, et pour toutes celles que nous avions précédemment énoncées en tant que Collectif contre Dentexia, nous avons décidé de fonder La Dent Bleue : la première association française indépendante des usagers du dentaire, fondée par des patients, pour les patients. Avec d’autres bonnes volontés, nous prendrons toutes les mesures pour instituer la centralité du patient dans la sphère médico-dentaire, infléchir les politiques publiques dans son intérêt plutôt que dans celui de telle ou telle corporation, empêcher – ou à défaut faire sanctionner – le développement des pratiques coupables et délictueuses et les nouvelles déflagrations qui pourraient, chacune et chacun, nous toucher.

Abdel Aouacheria, fondateur du Collectif contre Dentexia  | aouacheria.abdel@gmail.com

Christine Teilhol, Présidente de l’association La Dent Bleue | christineteilhol@hotmail.fr

 

La souffrance des Sans-Dents

La santé confiée à des marchands

Porte parole du Collectif contre Dentexia, et lui-même victime, le chercheur lyonnais Abdel Aouacheria, 41 ans, met en cause le patron de la chaîne de dentisterie low cost, Pascal Steichen, mais aussi ceux qui l’ont laissé faire (les autorités de santé) ou poussé dans le mur (l’ordre des chirurgiens dentistes).

Dans l’Humanité du mardi 17 mai. Edentés et endettés, plus de 2200 victimes de ces cabinets dentaires « low cost » Dentexia, liquidés en mars dernier, se retrouvent dans l’incapacité de terminer leurs soins. Alors que Marisol Touraine leur avait promis un plan d’action pour « permettre la continuité» des travaux dentaires, elle leur refuse aujourd’hui le déblocage du fonds de secours qui permettrait de les engager enfin.

Retrouvez ce mardi dans l’Humanité l’histoire de ce scandale hors normes, dans lequel le business le plus sordide s’assoie confortablement sur la santé publique. Mais aussi les témoignages des ex-patients, abandonnés de tous, parmi lesquels celui de Christine Teilhol, 60 ans, qui dit « se cacher chez elle, de honte ».

Comment expliquer un tel scandale sanitaire ?

Abdel Aouacheria. Tout part de la loi Bachelot de 2009, qui a rendu possible la création de centres de santé sous statut associatif, en réalité adossés à des sociétés commerciales dont le seul but est le profit. En votant cette loi, le législateur n’a pas anticipé ces dérives et n’a pas suffisamment encadré ces structures. Le fondateur de Dentexia, Pascal Steichen, s’est engouffré dans la brèche. Il a mis en place une sorte de pyramide de Ponzi (du nom de Charles Ponzi, escroc ayant officié dans les années 1920 – NDLR), un système à la Madoff, dans lequel les soins des premiers entrants n’étaient financés que par les clients suivants, chacun étant contraint de payer à l’avance ses travaux dentaires. Cela a conduit Dentexia à essayer d’engranger le plus de patients possibles, les soins eux-mêmes tardant de plus en plus. Au bout d’un moment, le système a explosé. Evidemment, le lobbying très négatif des dentistes libéraux n’a pas aidé Dentexia à se maintenir. On peut dire même qu’ils ont tout fait pour que ça s’écroule. Donc, oui, nous avons été escroqués. Mais Pascal Steichen n’est pas le seul responsable de cette catastrophe. Les pouvoirs publics le sont aussi, parce qu’ils l’ont laissé agir. Mais également l’Ordre national des chirurgiens dentistes (ONCD), qui a poussé, en mars dernier, à la liquidation de Dentexia, figure de proue de la dentisterie « low cost », sans se soucier de ce qui allait arriver à ses patients.

Si vous êtes allés chez Dentexia, c’est bien à cause des prix très élevés des soins dentaires, par ailleurs fort mal remboursés…

Abdel Aouacheria. Bien sûr. Ce sont les tarifs prohibitifs pratiqués en libéral qui nous ont poussés dans les bras de Dentexia. On dit qu’il s’agit de soins de confort. Mais c’est totalement injuste. Pouvoir se faire poser une fausse dent quand on n’a plus de dent, ce n’est pas du confort. Il y a beaucoup d’hypocrisie et de caricatures sur ces sujets. Et nous, les patients et victimes de Dentexia, on se retrouve au milieu de cela, sans solution.

Aucun contrôle de ces centres dentaires « low cost » n’était prévu?

Abdel Aouacheria. Les Agences régionales de santé expliquent que les seuls contrôles qu’elles peuvent faire sont d’ordre sanitaire et règlementaire. C’est déjà ça, mais ce n’est pas suffisant. Ce n’était pas seulement l’hygiène de ces centres qu’il fallait contrôler, mais la manière dont un investisseur comme Pascal Steichen a pu bâtir une telle pompe à fric, alors qu’il s’agissait officiellement d’une « association à but non lucratif ». Il aurait fallu regarder d’un peu plus près la nébuleuse de sociétés commerciales installées autour de Dentexia, qui vendaient des formations, des activités de « consulting », la gestion des services généraux, le matériel, les produits dentaires et même les crédits financiers pour les patients. Quand la société a été liquidée, 22 millions d’euros avaient disparu. Où est l’argent maintenant ? Tout cela illustre bien les dérives de la marchandisation de la santé. Confier celle-ci à de vulgaires investisseurs aboutit à des catastrophes. C’est le péché originel de la loi Bachelot. Et aujourd’hui, le ministère de la Santé se contente de défendre les centres de santé, idée tout à fait louable sur le papier, mais dont la réalisation et les contrôles ont été défaillants, en tout cas pour Dentexia.

Vous vous sentez abandonnés de tous ?

Abdel Aouacheria. Oui. On se heurte à un cynisme insupportable. Cela fait quatre mois que je suis en contact avec les autorités, deux mois que je leur fais part de menaces de suicide de la part de plusieurs victimes, un mois que je leur demande simplement : « Que dois-je faire ? » Et on ne me dit rien. C’est soit le silence, soit « débrouillez-vous », sous entendu avec la justice. Mais cela prend des mois voire des années d’obtenir des choses en justice. Or, il y a urgence pour les 2200 victimes de Dentexia, même si la situation de chacune n’a pas le même caractère de gravité. Une anecdote : en janvier, quand j’ai informé l’ordre des dentistes de la création du collectif, ils m’ont répondu… de contacter mon collectif ! C’est très symbolique des difficultés auxquelles on se heurte : on tourne en rond !

Que réclamez-vous concrètement ?

Abdel Aouacheria. Que des expertises sanitaires soient menées sur les victimes. Et qu’un fonds de secours puisse permettre de reprendre les soins, seul moyen de sortir les gens du désespoir. Or, le ministère de la Santé nous refuse cela, au motif que cela pourrait créer un « précédent dangereux ». Comment peut-on répondre ça, en 2016, à des personnes âgées, vulnérables, qui avaient confiance dans le système de santé français et se sont retrouvées, du jour au lendemain, sans dents, escroquées par des cabinets qui avaient pignon sur rue et avaient obtenu la bénédiction de l’Etat, via les Agences régionales de santé ? Fin mars, début avril, Marisol Touraine nous avait pourtant promis, ainsi qu’au Défenseur des droits, un plan d’action permettant « la poursuite des soins ». Elle est aujourd’hui revenue en arrière. Ce que déplorent d’ailleurs les agences régionales, qui voient bien ce qui se passe sur le terrain, dans quel état sont les victimes. On est déçus et en colère. On a le sentiment de s’être fait berner.

Les chirurgiens-dentistes épinglés par la Cour des comptes
Si tant de personnes sont tombées dans les griffes des cabinets Dentexia, c’est aussi à cause des tarifs prohibitifs pratiqués par les dentistes libéraux. Une dérive que vient de souligner la Cour des comptes, dans un rapport provisoire révélé par Le Figaro. Selon ce document, les dépassements d’honoraires représenteraient désormais la moitié des revenus des dentistes, malgré trois hausses de tarifs consenties par l’Assurance maladie depuis 2006 (pour environ 160 millions d’euros par an). Le secteur serait ainsi le parfait exemple de la «faillite des politiques publiques face aux professionnels», écrivent les magistrats, qui pointent aussi son «manque de transparence» et «l’indigence des contrôles», à l’origine de la santé bucco-dentaire «médiocre» des Français. Aujourd’hui, seuls un tiers des dépenses de santé bucco-dentaires sont remboursées par la Sécu, et 39 % par les complémentaires. Restent à la charge des patients, chaque année, quelque 2,6 milliards d’euros, quand ceux-ci ne renoncent pas tout bonnement aux soins (20% des cas, selon le rapport). Si le constat de la Cour peut être partagé, les solutions avancées semblent plus discutables. Les Sages de la rue de Cambon proposent ainsi de laisser le remboursement des soins lourds aux seules mutuelles, la Sécu se chargeant des petits travaux. Ils invitent aussi à développer les « réseaux de soins », aux tarifs 10 à 15 % inférieurs aux praticiens libéraux. Restera alors à éviter de nouveaux scandales comme celui de Dentexia. C’est peu de dire que la profession a peu goûté le rappel à l’ordre de la Cour des Comptes. La publication de ce document est « une faute », a réagi Gilles Bouteille, le président de l’Ordre National des Chirurgiens-Dentistes, qui se dit déterminé à « combattre les dérives mercantiles et les pratiques abusives de certains centres dentaires associatifs, dits ‘low cost’ ».

Dentexia : quatre anciens dentistes condamnés par la chambre disciplinaire

La justice a interdit l’exercice de leur profession pendant six mois à quatre anciens dentistes du réseau Dentexia, pour avoir atteint à la santé des patients et manqué de déontologie.

Quatre anciens dentistes du réseau Dentexia à Chalon-sur-Saône, centres aujourd’hui liquidés qui proposaient des prestations low-cost dont de nombreux patients ont été victimes, ont été condamnés à une interdiction temporaire d’exercer, a fait savoir lundi leur avocat. La chambre disciplinaire régionale de la profession, devant laquelle ces praticiens – deux femmes et deux hommes – avaient été convoqués le 17 septembre, leur a interdit d’exercer pendant six mois, sanction assortie d’un sursis de cinq mois pour les femmes et de trois mois pour les hommes, a précisé Me Philippe Rudyard Bessis, pour qui cette condamnation “n’est pas justifiée”.

“Mutilation” et “sur-traitements”. “Tous les griefs ont été retenus à leur encontre, comme s’ils étaient à l’origine de la déconfiture de Dentexia et de la détresse des patients. Mais dans ce cas, pourquoi une sanction aussi légère ?”, a souligné l’avocat. Il y avait 23 praticiens dans le réseau et “ces quatre-là ont servi de boucs-émissaires”, a-t-il ajouté. Le conseil de l’Ordre des chirurgiens-dentistes de Saône-et-Loire reprochait aux praticiens des atteintes à la santé des patients et à la déontologie, évoquant des cas de “mutilation”, de “sur-traitements” ou encore un “manque d’explication” des actes pratiqués. “S’il n’y avait pas eu appât du gain, ces dérives n’auraient pas eu lieu”, avait estimé à l’audience Me Marie Vicelli, l’avocate de l’Ordre départemental des chirurgiens-dentistes. “Il n’est pas acceptable que des comportements individuels viennent nuire à la réputation de la profession”, avait-elle dit.

Un seul exerce encore en France. Sur les quatre praticiens concernés, un seul exerce encore à Chalon. Les trois autres, étrangers (deux Portugais et un Marocain), n’exercent plus en France. La justice avait prononcé en mars 2016 la liquidation de Dentexia, créé par un consultant, Pascal Steichen. Le volet pénal de l’affaire est en cours d’instruction au pôle santé publique du tribunal de grande instance de Paris. L’enquête porte à la fois sur les conditions dans lesquelles ce modèle économique s’est effondré et sur les défauts dans les soins. Des centres avaient ouvert à Paris, Colombes, Lyon, Vaulx-en-Velin et Chalon-sur-Saône.

Pascal Steichen dort en prison!

Le fondateur de Dentexia a été placé en détention provisoire, son épouse et le trésorier de l’association ont quant à eux été placés sous contrôle judiciaire.

Les chefs d’inculpation retenus sont les suivants: “pratique commerciale trompeuse”, “tromperie aggravée”, “blanchiment en bande organisée”, “banqueroute”, “abus de confiance”, “abus de biens sociaux”, “fraude fiscale” et “escroquerie en bande en organisée”.

Nous attendons maintenant la tenue du procès !